« Ne recule pas », dit Clara d’une voix trop calme pour être honnête.
Mais c’était trop tard. Mon cœur battait à m’en faire mal aux tempes.
— Qu’est-ce que c’est ? ai-je demandé.
Elle a baissé les yeux, comme une enfant prise en faute. Pendant quelques secondes, seul le clapotis du lac contre les pierres de la villa remplissait le silence.
— « C’est pour ça que tu es là », murmura-t-elle enfin.
Je sentis un froid me traverser l’échine.
— « Comment ça… pour ça ? »
Elle se leva lentement, tira la robe autour d’elle comme si le tissu pouvait la protéger, puis s’approcha de la fenêtre. La lune éclairait son profil, magnifique et brisé à la fois.
— « Ma famille ne donne jamais rien gratuitement », dit-elle. « Ni des villas. Ni des mariages. »
Je repensai soudain à tout ce qui m’avait semblé étrange :
l’empressement de son père,
le notaire silencieux,
les médecins présents le jour du mariage,
et cette clause obscure dans le contrat prénuptial parlant de responsabilités médicales exceptionnelles.
— « Clara… qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? »
Elle inspira profondément, comme si chaque mot allait lui coûter.
— « À dix-huit ans, j’ai été malade. Très malade. »
Elle posa une main sur la cicatrice.
— « On m’a sauvée… mais pas complètement. »
Je m’approchai malgré moi.
— « Sauvée comment ? »
Elle se retourna vers moi, les yeux brillants.
— « En me transformant en investissement. »
Un frisson me parcourut.
— « Mon père a financé un programme médical expérimental. Illégal dans plusieurs pays. On m’a greffé quelque chose. Quelque chose qui ne m’appartenait pas. »
Sa voix se brisa.
— « Et maintenant… ils ont besoin de quelqu’un d’autre. »
Je compris alors. Lentement. Horriblement.
— « Un mari », soufflai-je. « Quelqu’un sans pouvoir. Sans famille influente. Quelqu’un qu’on peut… remplacer. »
Elle hocha la tête, des larmes silencieuses coulant sur ses joues.
— « Ils disent que c’est sans danger. Qu’un simple suivi suffira. »
Elle me fixa.
— « Mais personne avant toi n’a survécu assez longtemps pour le confirmer. »
Le lac semblait soudain plus noir.
La villa, moins lumineuse.
Et mon alliance… incroyablement lourde.
— « Clara », dis-je en serrant les poings, « pourquoi moi ? »
Elle s’approcha et posa son front contre ma poitrine.
— « Parce que tu es le premier à ne jamais m’avoir regardée comme une héritière. »
Un souffle.
— « Et parce que je voulais, au moins une fois, choisir moi-même la personne que je condamnais. »
Au loin, une porte claqua dans la villa.
Des pas résonnèrent dans le couloir.
Clara se redressa brusquement.
— « Ils arrivent », chuchota-t-elle.
— « Si tu veux fuir… c’est maintenant. »
Je regardai la porte.
Puis elle.
Puis la cicatrice.
Et pour la première fois de ma vie, je compris que l’amour pouvait être plus terrifiant que la peur.

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